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Créer moins de sites pour rendre un meilleur service public numérique

Rédigé par Marine Soroko | 31 août 2026

Dans de nombreuses collectivités, la création d’un nouveau site Web est encore perçue comme une réponse évidente à une politique publique majeure, un évènement ou une organisation dédiée. Et c’est même parfois hélas le « fait du prince », de l’élu ou du directeur qui veut « son » site Internet.
Mais chaque décision de création d’un site ajoute au bruit ambiant, au défaut global de lisibilité de l’action publique.

Chaque nouveau site ajoute un point d’entrée supplémentaire dans l’écosystème numérique de la collectivité. Il crée de nouveaux contenus à produire, de nouveaux parcours à concevoir, de nouveaux outils à maintenir, de nouvelles obligations réglementaires à respecter et de nouveaux coûts à supporter dans la durée.

Si chaque projet, chaque demande d’ouverture de site peut sembler légitime, leur accumulation à l’échelle d’une ville, d’un département ou d’une région finit par poser problème. Elle devient le reflet de l’obésité réglementaire. Chaque loi, chaque amendement, chaque décret se justifie individuellement, mais leur accumulation finit par rendre le droit illisible. Il en va de même pour les sites Web. Chacun se justifie isolément, mais leur multiplication finit par rendre l’offre numérique publique incompréhensible.

Aussi, encadrer les initiatives numériques par la définition d’un cadre de gouvernance ou d’une charte permet de replacer chaque demande dans une vision globale, en distinguant le besoin réel de la solution imaginée et de s’assurer que toute création de site est utile, soutenable et cohérente avec l’intérêt des usagers.

C’est ce qu’ont fait nos voisins anglais dès 2010 : plus de 15 000 sites internet publics ont été fermés depuis le lancement du programme de rationalisation et les 24 ministères ont basculé sur le domaine unique gov.uk, faisant au passage économiser 50 millions de livres par an au contribuable.

La prolifération des sites fragilise la lisibilité du service public

La croissance exponentielle des sites des collectivités, à l’instar de la croissance des contenus Web, ne s’est pas faite en un jour. Elle ne résulte évidemment pas d’une décision explicite, mais plutôt d’un empilement de décisions uniques, toujours justifiées au moment où elles ont été prises : promouvoir un événement, valoriser une compétence, rendre visible un programme, créer une identité dédiée ou permettre à une équipe de publier ses propres contenus.

Au final, l’usager est confronté à plusieurs sites qui traitent d’un même sujet, ou qui se renvoient les uns vers les autres sans cohérence de navigation. Pour un même sujet « jeunesse », un usager peut consulter des informations sur le site de la ville, accéder à un portail dédié et aller voir un site évènementiel pour une même démarche.

Ces logiques de navigation s’expliquent parfois par des logiques internes d’organigramme, de répartition des compétences et s’opposent à une logique de navigation par besoin, qui est celle de l’usager : inscrire son enfant, demander une aide, trouver un équipement, signaler un problème ou comprendre une décision publique.

La charte de l’Internet de l’État (qui ne concerne hélas pas les collectivités), renouvelée en 2023, instaure précisément ce principe de bon sens : les services déconcentrés doivent réunir leur offre sur un portail unique, et toute nouvelle création ou modification de site Internet de l’Etat doit être soumise à l’agrément préalable du SIG (Service d’Information du Gouvernement). Le ministère des Armées a suivi cette même démarche en fusionnant, début 2022, une trentaine de sites sur le portail defense.gouv.fr.

Qui dit rationalisation ne dit pas que « diminution budgétaire »

La rationalisation d’un écosystème numérique est parfois présentée comme une simple démarche budgétaire. L’objectif serait de réduire le nombre de sites afin de diminuer les dépenses d’hébergement, de maintenance ou de développement.

Cette lecture est trop restrictive.

Rationaliser un écosystème digital vise d’abord à concentrer les moyens sur des services réellement utiles exploitant pleinement des ressources humaines, techniques et financières nécessairement limitées.

C’est notamment la démarche que font de plus en plus les villes et les métropoles : plutôt que de créer des sites pour chaque collectivité qui composent une métropole ET un site métropole (alors que les usagers n’ont cure de la répartition des compétences entre ces deux couches administratives), un seul site est refondu. C’est le choix fait de longue date par Brest (brest.fr, un seul portail « ville et métropole ») et Toulouse (toulouse-metropole.fr), rejoints par Rennes (metropole.rennes.fr, refondu en 2025) puis par Nantes, dont le site commun metropole.nantes.fr, lancé en avril 2025, est devenu le point d’entrée unique des services municipaux et métropolitains. Montpellier, dans sa refonte en 2025 explicite clairement cette volonté de simplification des démarches pour les usagers.

À budget constant, plus le nombre de sites augmente, moins chacun d’entre eux peut bénéficier d’une maintenance suffisante, d’améliorations régulières, d’un suivi éditorial rigoureux ou d’un véritable travail d’optimisation des parcours.

À l’inverse, la mutualisation permet :

  • de renforcer la qualité des sites principaux ;
  • de partager des composants fonctionnels éprouvés ;
  • d’améliorer plus rapidement l’accessibilité numérique ;
  • de centraliser la sécurité et la supervision ;
  • de mutualiser les audits et les outils ;
  • de diffuser les améliorations à l’ensemble de l’écosystème ;
  • de limiter la dépendance à des solutions ou prestataires spécifiques.

La rationalisation ne signifie donc pas nécessairement proposer moins de services. Elle permet au contraire de proposer davantage de services utiles, dans un environnement mieux maîtrisé.

Interrogeons-nous plutôt sur ce dont ont besoin les usagers

L’un des principaux apports d’une charte de gouvernance consiste à dissocier le besoin exprimé de la solution proposée.

Une demande formulée sous la forme « nous avons besoin d’un nouveau site » ne constitue pas encore une expression de besoin. Elle contient déjà une réponse technique et organisationnelle qui n’a pas nécessairement été examinée.

La première question doit être différente : quel problème cherche-t-on à résoudre ?

Le besoin peut concerner la visibilité d’un dispositif, l’accès à une démarche, l’animation d’une communauté, la publication de ressources, la collecte de contributions ou la mise à disposition d’un service spécifique.

Une fois ce besoin clarifié, plusieurs réponses peuvent être étudiées :

  • créer une page ou une rubrique ;
  • améliorer un parcours existant ;
  • ajouter une fonctionnalité ;
  • créer une page d’atterrissage temporaire&bsp;;
  • utiliser un portail ou une plateforme déjà disponible ;
  • intégrer un mini-site dans une usine à sites ;
  • créer, en dernier recours, un site autonome.

Cette hiérarchie des solutions est essentielle. Elle évite de transformer chaque nouveau besoin en nouvelle plateforme.

Dissocier l’enjeu de visibilité politique de la lisibilité numérique

Les collectivités ont des enjeux internes de visibilité politique très fortes. Un programme municipal doit être diffusé, connu et promu pour justifier les investissements et les choix politiques.

Mais toute demande politique ne peut se transformer automatiquement en création d’un nouveau site, qui, à terme, impose des frais de gestion inutiles : nom de domaine à gérer, contenus à actualiser (voire supprimer bien souvent), conformité à assurer au fur et à mesure des évolutions règlementaires, maintenance et sécurité à garantir.

La durée de vie technique du site dépasse souvent la durée de vie politique ou médiatique du projet.

Mais dire non à un nouveau site est plus que complexe si les logiques de gouvernance n’ont pas été définies en amont. Il faut pouvoir déterminer les conditions dans lesquelles l’ouverture d’un site est jugée légitime et les alternatives préférables : rubrique dédiée, campagne éditoriale, page évènementielle ou dispositif temporaire avec date de fin.

Avec une charte, les mêmes questions sont posées à tous les projets.

 

En termes d’écoconception, une bonne fonctionnalité est celle qui n’existe pas

De manière un peu provocatrice, il est toujours utile de se dire que le service numérique le mieux éco-conçu est celui qui n’a pas été développé.

En effet, souvent, on réduit l’écoconception numérique à des optimisations techniques : compression des images, réduction du poids des pages, limitation des scripts ou amélioration des performances.

Ces actions sont utiles, mais elles interviennent après une question plus fondamentale : le service doit-il réellement être créé ?

Chaque nouveau site mobilise :

  • des serveurs ;
  • du stockage ;
  • des sauvegardes ;
  • des environnements de développement et de test ;
  • des outils de supervision ;
  • des terminaux et des connexions ;
  • du temps de conception, de développement et de contribution.

Il génère également des contenus souvent dupliqués, des parcours parallèles et des fonctionnalités déjà présentes ailleurs.

La mutualisation constitue donc l’un des leviers les plus efficaces d’écoconception. Un socle partagé permet de réutiliser les composants, de limiter les développements spécifiques, de réduire la diversité technologique et d’améliorer collectivement les performances.

Une charte de gouvernance donne ainsi une traduction opérationnelle au principe de sobriété : éviter de créer ce qui n’est pas nécessaire, limiter le périmètre à ce qui est utile et prévoir dès l’origine la durée de vie du service.

Si vous voulez éviter de la dette technique, n’investissez pas !

Souvent, les coûts de création d’un site sont des budgets d’investissement et les coûts de maintenance passent en budget de fonctionnement. Pour autant, ces budgets de fonctionnement omettent souvent des variables importantes, qui sont l’évolution indispensable et permanente du socle technique, au-delà des besoins fonctionnels.

Et ce d’autant plus dans le contexte actuel des cybermenaces croissantes.

Quand un site vivote, il accumule une dette technique qui reste longtemps peu visible. Le site continue de fonctionner en apparence, mais chaque modification devient plus coûteuse et plus risquée. Une simple évolution peut nécessiter une refonte complète. Une faille de sécurité peut imposer une intervention urgente sur un outil qui n’est plus maîtrisé.

La prolifération des sites multiplie ces situations. Une collectivité peut se retrouver avec plusieurs CMS (Content Management System ou système de gestion de contenu), plusieurs versions d’un même outil, différents hébergeurs, des contrats disparates et des modes d’authentification incompatibles.

La décision de créer un nouveau site doit donc intégrer son coût de possession complet, et non son seul coût de lancement.

Donnez une date de coupure (ou de refonte) dès la création du site

Un événement se termine. Un programme est remplacé. Une politique publique évolue. Un partenariat prend fin. Pourtant, les sites associés restent souvent accessibles pendant des années.

Ils contiennent alors des informations obsolètes, des formulaires inactifs, des contacts erronés ou des documents qui ne correspondent plus aux politiques en vigueur. Ils restent indexés par les moteurs de recherche et continuent parfois à recevoir des visiteurs.

L’absence de stratégie de fermeture constitue l’une des principales faiblesses des écosystèmes publics.

Tout projet devrait donc comporter, dès son lancement :

  • une durée de vie estimée ;
  • une date de réexamen ;
  • des critères de maintien ;
  • une destination pour les contenus ;
  • un plan de redirection ;
  • des règles d’archivage ;
  • un responsable de la fermeture.

Tenir un inventaire du cycle de vie des actifs numériques

Une gouvernance efficace ne peut pas se limiter à autoriser ou refuser les nouveaux sites. Elle doit couvrir l’ensemble du cycle de vie numérique :

  • expression du besoin ;
  • étude des solutions existantes ;
  • décision ;
  • conception ;
  • mise en ligne ;
  • exploitation ;
  • évaluation ;
  • évolution ;
  • fusion ;
  • fermeture.

Cette continuité est essentielle. Un site peut avoir été pertinent lors de sa création et ne plus l’être cinq ans plus tard. À l’inverse, un espace initialement limité peut devenir un service structurant qui nécessite une gouvernance renforcée.

Sans cet inventaire, personne ne connaît réellement l’étendue de l’écosystème. Les noms de domaine sont découverts au moment de leur renouvellement, les sites sont identifiés lors d’un incident et les responsabilités restent floues.

Passer d’une logique de projets à une logique d’écosystème

La création d’un nouveau site Internet est souvent examinée à l’échelle du projet. La bonne question doit pourtant être posée à l’échelle de l’écosystème.

Le projet améliore-t-il réellement l’accès au service public ? S’intègre-t-il dans les parcours existants ? Mobilise-t-il des ressources soutenables ? Sera-t-il encore utile dans plusieurs années ? Peut-il être maintenu, sécurisé, rendu accessible et finalement fermé ?

Une charte de gouvernance permet de poser ces questions et donne aux directions de la communication et du numérique un cadre objectif pour arbitrer les demandes. Le refus d’un nouveau site Web n’est plus perçu comme une opposition de principe ou comme un blocage technique mais résulte d’une analyse commune de l’utilité, des coûts, des risques et des alternatives.

La qualité d’un écosystème numérique ne se mesure pas au nombre de sites publiés. Elle se mesure à la capacité des usagers à trouver une information fiable, accomplir facilement leurs démarches et comprendre clairement l’action de la collectivité.


En résumé, la croissance des sites publics est le résultat de décisions successives, prises une à une, chacune légitime, mais sans vision d’ensemble. Les collectivités et les services publics doivent intégrer la notion d’écosystème, partant des besoins des usagers, intégrant le coût complet de chaque service et prévoyant sa fin de vie dès sa création.

C’est exactement ce que permet une charte de gouvernance. Ce n’est pas une énième procédure, mais plutôt un cadre partagé qui pose les mêmes questions à tous les projets : Quel problème cherche-t-on à résoudre ? Une solution existe-t-elle déjà ? Qui maintiendra le service, avec quel budget, jusqu’à quand ? Dire non à un site cesse alors d’être un blocage technique pour devenir une décision collective, argumentée et assumée.

L’État s’est doté de ce cadre dès 2012 et en récolte les fruits : portail unique, sites fusionnés, moyens mutualisés. Rien n’empêche les collectivités d’en faire autant, à leur échelle. Cartographier l’existant, définir des critères de décision, instaurer une revue annuelle... la démarche peut démarrer modestement et produire rapidement des effets visibles, pour les usagers comme pour les équipes.

Crédit photo : Vasyl Dolmatov